Migrations, une chance pour la restauration !

Retrouvez sur Restauration21 les tribunes Elisabeth Laville. ©Philippe Zamora©Philippe Zamora

La tribune d’Elisabeth Laville, fondatrice d’Utopies  et administratrice de B LAB France.

La diversité constitue un atout essentiel pour les entreprises.

Alors que l’hôtellerie-restauration face à une crise de recrutement et de rétention d’employés sans précédent, avec  entre 150 000 et 180 000 postes à pourvoir dans l’hôtellerie-restauration (1)  et que l’Europe connaît un afflux de réfugiés lié au conflit ukrainien, il pourrait être tentant de réduire l’insertion des migrants à leur rôle historique en France : répondre aux besoins de main d’œuvre des entreprises et des secteurs délaissés par les Français en raison des horaires difficiles et des salaires limités. Alain Masson, directeur RSE chez Sodexo France, qui est membre du collectif d’entreprises Refugees are Talents avec Accor et d’autres, confirme cette réalité : « La restauration fait partie des secteurs où on peine à recruter. C’est comme cela que j’ai abordé le sujet chez Sodexo France, parce que c’est comme cela que ça marche… Je ne suis pas parti de l’engagement du groupe sur le sujet, mais des besoins au niveau local. Et puis on a un éventail de métiers, qui peuvent convenir à des personnes éloignées de l’emploi ». Même constat initial du côté de l’enseigne Big Mamma : « Deux mois avant d’ouvrir la Félicità, notre restaurant à Station F, nous avons mis des annonces chez Pôle Emploi pour recruter 25 plongeurs. Nous n’avons pas eu une seule candidature » se souvient l’un des deux fondateurs, Tigrane Seydoux.

Innovation et performance
Mais l’arbre peut cacher la forêt, et les réfugiés sont en réalité une opportunité bien plus riche pour le secteur de la restauration et ses entreprises, grandes ou petites. Car la diversité est un atout essentiel pour les entreprises, quantifié par de nombreuses études. C’est d’abord un facteur reconnu d’innovation : une entreprise plus inclusive serait ainsi en moyenne 1,7 fois plus innovante. Et c’est aussi un levier précieux de performance et d’efficacité économique : les études montrent que les équipes les plus diverses en genre mais aussi en origine ethnique ou culturelle ont respectivement 25 % et 36 % de probabilité d’avoir une rentabilité supérieure à celles qui n’ont pas investi sur ces sujets.

Plus spécifiquement dans la restauration, l’intégration de personnes réfugiées ou exilées (évidemment titulaires d’un permis de travail) suscite souvent l’enthousiasme de ceux qui les côtoient et en soulignent la grande motivation. Tigrane Seydoux explique ainsi l’engagement de Big Mamma sur le sujet, qui s’est lancé il y a 3 ou 4 ans à partir de rencontres fortuites, et a depuis recruté une grande diversité de réfugiés (afghans, bangladais, turcs, kenyans, tibétains… et évidemment ukrainiens) : « Beaucoup ont fait des études, parlaient anglais et avaient un travail stable dans leur pays mais d’autres travaillaient en famille comme agriculteurs ou bergers – et ils ont tous en commun d’être des entrepreneurs de la vie. Ils sont partis parce qu’ils n’avaient pas le choix, ils ont dû redémarrer à zéro… Ce n’est évidemment pas le cas pour tous, mais quand ça marche, ça donne des exemples géniaux de réussite ». Et de citer l’exemple de cet Afghan recruté à la plonge, alors qu’il ne parlait pas un mot de français ni d’anglais, et qui est devenu deux ans plus tard assistant chef pâtissier pour le groupe. « Un parcours fantastique, ajoute Tigrane, et un apport précieux pour l’entreprise en termes de culture interne et d’exemplarité, autour des valeurs de travail, de solidarité et de résilience ! Evidemment il y a aussi des défis, notamment autour du recrutement, de la langue, du logement, de la mobilité – mais il existe tout un écosystème sur lequel s’appuyer, et ces talents incroyables apportent tellement. »

Par ailleurs et très pragmatiquement, ces personnes aux parcours de vie souvent complexes tendent à privilégier la stabilité de l’emploi, dans un secteur où la rétention des équipes est un défi permanent. Sébastien Prunier, co-fondateur des Cuistots Migrateurs, traiteur solidaire et engagé, qui s’appuie sur les talents de chefs ayant immigré en France, en a fait une force : « nous avons très peu de turn-over, beaucoup sont là depuis le début, on progresse ensemble. C’est précieux dans la restauration.»

Bientôt une charte sur l’inclusion
Enfin, la richesse des profils, des parcours et des cultures est évidemment un atout face à des clients en attente de créativité et de découvertes culinaires. C’est ce que met en avant Refugee Food, qui propose à des chefs réfugiés de cuisiner en résidence au Ground Control à Paris, entre autres activités, ou encore Meet My Mama, qui accompagne des femmes réfugiées ou issues de l’immigration dans leur parcours pour devenir chef. Ces initiatives ont évidemment une dimension solidaire fondamentale, mais elles permettent aussi de célébrer la diversité des saveurs !

Pour continuer à changer de regard et de récit sur les réfugiés et montrer à quel point les personnes migrantes sont une richesse pour notre société et notre économie, Utopies et l’ONG Singa se sont associés pour rédiger une charte sur l’inclusion des personnes réfugiées et exilées en entreprise. Elle sera publiée le 20 juin prochain, à l’occasion de la journée mondiale des personnes réfugiées et migrantes. Pour nous rejoindre, en tant que petite ou grande entreprise de la restauration, aux côtés de premiers signataires du secteur comme Cojean, Jour ou Big Mamma (et de beaucoup d’autres entreprises de tous secteurs dont Egis, Adecco, Poste Immo, la Voix du Nord, Domofrance ou Chloé), contactez-nous : charterefugies@utopies.com

 

(1) Chiffres UMIH.

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Lydie Anastassion

Journaliste spécialisée en restauration depuis plus de dix ans et diplômée de Paris-Dauphine, Lydie Anastassion dirige Restauration21, un média professionnel dédié aux enjeux durables du secteur. Elle enseigne également le développement durable en hôtellerie-restauration à l'EPMTTH.

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